Il nous reste en effet beaucoup à faire pour convaincre d’une vérité de bon sens : l’immigration n’est ni une menace ni un problème , elle a toujours été un avantage, un bénéfice qu’il suffit de gérer correctement.

A l’inverse du Royaume Uni de Grande Bretagne et d’Irlande du nord, la France qui fut trois siècles durant une grande puissance coloniale, n’a jamais été une source d’émigration : elle a eu beaucoup de mal à créer une seule colonie de peuplement, durant un siècle, en Algérie.

Au contraire, la France a toujours attiré des immigrants, et s’est enrichi de l’apport extérieur durant des siècles : le Breton Du Guesclin et l’Italien Mazarin ont bien servi les monarques français, sans être nés dans le royaume.

C’est surtout au19ème siècle que le développement industriel de la France a pu se faire grâce à la migration massive de certaines régions, Ouest, Massif Central, vers celles où se constituaient les grandes entreprises, Nord, Lorraine, Ile de France. Cette immigration interne à l’hexagone a mêlé des populations de cultures différentes, de langues différentes, et constitué peu à peu une nouvelle nation française, unifiée malgré ses différences. Cela ne s’est pas fait sans heurts, la xénophobie était forte en 1900 en Ile de France, à l’encontre des ouvriers bretons qui peuplaient les usines de Saint Denis, et des bonnes bretonnes (Bécassine), comme à l’encontre des « Auvergnats » qui tenaient les bistrots et vendaient le charbon (les bougnats). 

Cette première vague migratoire avait ses à-côtés néfastes liés à la concentration capitaliste : la Lozère a aujourd’hui la moitié des habitants qu’elle avait en 1800, et les milliers de tisserands du 18ème siècle y ont disparu en 100 ans. Mais on ne doit pas oublier que cette première migration a été à l’origine de « la révolution industrielle » et de la nation française. 
Dès le début du 20ème siècle, le développement économique et social de la France s’est poursuivi grâce à l’immigration venue de pays de plus en plus lointains, à mesure que les nouveaux moyens de transport, trains, navires, facilitaient les déplacements. Immigrés italiens en Provence et en Lorraine, belges jusqu’en Ile de France, algériens et polonais dans le Nord et en banlieue parisienne : la richesse industrielle de la France avant 1939 résulte de la sueur de ces millions de mineurs, métallos, bâtisseurs venus d’ailleurs, et qui sont bien souvent en butte au racisme avant de réussir à s’insérer dans la nation française, en l’enrichissant de leurs cultures respectives : l’apport des citoyens d’origine polonaise dans la classe ouvrière du Nord est ainsi essentiel, comme celui des Italiens en Lorraine.

Cet apport a été encore plus important après la deuxième guerre mondiale : la reconstruction, un développement industriel rapide qui ont bouleversé la vie quotidienne des Français modestes en vingt ans plus qu’au cours des siècles précédents (salles de bain, machines à laver, automobiles, etc…), rien de cela n’aurait eu lieu sans les millions d’immigrés maghrébins, antillais, africains, qui peuplaient les chaînes de Renault-Billancourt ou les mines du Pas-de-Calais.
Depuis, les travailleurs immigrés, surtout venus du sud, ont fait souche, et leurs descendants forment souvent la partie la plus pauvre de la société française, les plus soumis au chômage, au racisme, aux ghettos populaires. La société française est en crise profonde, et l’origine du mal qu’elle vit a un nom, le capitalisme mondialisé. Faute de comprendre vraiment ce mécanisme d’exploitation, beaucoup de Français cherchent des boucs émissaires, et ne voient plus tout ce que leur a apporté l’immigration, tout ce qu’elle leur apporte encore : que seraient nos hôpitaux, nos rues, sans les médecins et les employés du nettoyage venus d’ailleurs ?
Il faut effectivement persévérer à expliquer que le discours dominant accrédite depuis longtemps l’idée que l’immigration est un problème et que, en réalité, il n’en est rien. La crise économique des années soixante-dix a fait de l'immigration un enjeu politicien et du racisme une marchandise électorale : du pain bénit pour les secteurs d’extrême droite. La combinaison du chômage de masse, de la ségrégation urbaine et de l’échec scolaire à la crise des médiations politiques et syndicales fait des immigrés des boucs émissaires tout trouvés aux impasses politiques et sociétales.
Vérité irréfutable : la France est, pour une part, l’œuvre de ses immigrés.
Effectivement, d’innombrables immigrés ont fait ou font la France. Certains sont connus : par exemple, Marie Curie, qui était d'origine polonaise et qui a été deux fois lauréate du Prix Nobel, ou encore – par les temps qui courent – les Platini, Zidane etc. Mais la plupart sont des gens de peu, des inconnus. L'immigration a toujours existé : elle est en particulier une permanence dans la modernité. Elle s’est toujours développée en fonction de besoins démographiques, politiques ou économiques. Sur ces bases, elle génère forcément, dans le pays d’accueil, des avancées en matière de droits mais aussi une richesse notable et indéniable sur les plans humain, intellectuel, artistique et culturel.

Particulièrement (mais ce n’est pas toujours mis en exergue), l'immigration a contribué et contribue à imprimer des conquêtes importantes dans la construction de l'Etat de droit en France. Ainsi, des générations d’originaires d’Italie et de Pologne ont notamment pesé dans les années 1930-1940 pour faire aboutir les luttes pour la reconnaissance des droits sociaux des travailleurs dans l’Hexagone. La dernière période, quant à elle, a vu se déployer la « reconnaissance citoyenne » qui s’est construit en grande partie à travers la mobilisation des enfants issus de l'immigration africaine (maghrébine puis subsaharienne). Voilà donc de nouveaux Français qui ont fait ou feront, par leur histoire et par leurs origines, vivre dans le monde une France plus en conformité avec son identité plurielle réelle.

L’immigration a permis au peuple français des ouvertures opportunes enrichissantes à l’éventail des cultures populaires de par le monde : cultures européennes d’abord puis extra-européennes, plus lointaines, par la suite. Les musiques et chants et les danses tout autant que les « arts culinaires », par exemple, sont désormais, dans un pays comme la France, des domaines qui ont pu considérablement s’enrichir des éléments qu’ils ont engrangé grâce à ces ouvertures vers l’autre. En tout cas, la diversité culturelle qui en résulte n’est pas que formelle.

Mais, en allant plus au fond des choses et sans a priori, on réalise que cette confrontation de cultures est potentiellement porteuse d’un véritable renversement salutaire de conception du monde. « La vision dominante est celle d’un Occident qui apporte de l’aide à l’Afrique mais (celle-ci) a aussi des choses à apporter, même si on le voit moins du fait de ses difficultés. En termes d’idées, en termes de valeurs sociales surtout qui pourraient contribuer à renouveler la pensée, et peut-être sortir le monde de ses difficultés. Parce que le monde ne va pas bien » : ainsi s’exprime la juriste et journaliste Anne-Cécile Robert dans une interviewi au journal dakarois Wal Fadjri à l’occasion de la sortie de son ouvrage au titre volontiers provocateur L’Afrique au secours de l’Occidentii. Sans naïveté d’aucune sorte, cette auteure explique que « le modèle occidental est fondé sur deux choses : l’accumulation des richesses et l’individualisme.
Or, en Afrique, il y a l’idée d’accumulation, mais surtout de répartition des richesses : il y a une forme d’individualisme, mais aussi un sens du partage et de la solidarité. On peut réfléchir à un fonctionnement économique qui permet à ces valeurs de répartition, de solidarité, de partage de s’exprimer. Sans doute en trouvant un équilibre. Mais l’Afrique doit faire prévaloir ses valeurs de lien social que le monde occidental ignore totalement ».
    Il suffit de connaître un peu les pays d’Afrique d’où partent les immigrés pour constater qu’à l’inverse, le mécanisme migratoire mondial actuel perpétue la division du monde en pays développés, et d’autres, dépourvus d’industries, condamnés à vendre à bas prix leurs ressources minérales, et à exporter leurs citoyens les plus utiles.

Certes les immigrés maliens ou sénégalais de France envoient, en se privant, une partie de leur salaire dans leur village d’origine. Cet argent permet à leur famille de survivre, sert parfois à construire un puits, un dispensaire, souvent une mosquée ; je ne l’ai vu nulle part ou presque être à l’origine d’industries productives, ou d’agricultures modernisées.

Il faut surtout voir que, de plus en plus, les grandes puissances ex-coloniales puisent, par le biais d’une immigration « choisie », les centaines de milliers de travailleurs très qualifiés, sans avoir eu à financer leur formation. Les pays africains, depuis les indépendances, se sont dotés d’écoles et d’universités, qui leur coûtent très cher. Elles fabriquent des cohortes de diplômés, que la misère des services publics et les directives du FMI ne permettent pas d’employer. Ces « diplômés chômeurs » de Bamako, de Rabat ou d’Alger rêvent évidemment d’aller travailler, fut-ce à bas prix, en Occident. Ainsi fonctionne ce « pillage des cerveaux » ou plutôt « des capacités » qui vide les pays du sud de toute possibilité de développement au profit des métropoles d’Occident : c’est aujourd’hui l’un des mécanismes essentiels de l’impérialisme occidental, une traite moderne et planétaire des travailleurs africains.

Quelques chiffres, parmi bien d’autres, en montrent l’ampleur : 
Près de 7000 médecins qualifiés, dont la plupart originaires d’Algérie ou d’Afrique, sont employés en France dans les hôpitaux, dans des conditions de précarité et de salaires inférieurs parfois de moitié de leurs confrères munis de diplômes non européens. 
Ils sont bien nécessaires tant que l’Etat français limitera, bien en dessous des besoins, les dépenses de formation d’étudiants en médecine.

Parallèlement, tous les pays africains qui ont payé leur formation, manquent cruellement de médecins :
5000 médecins camerounais travaillent à l’étranger selon l’ordre national, qui ne compte que 4200 affiliés dans le pays ! Ce pays du Golfe de Guinée a 1 médecin pour 40 000 habitants…
Le phénomène ne concerne pas que les anciennes colonies françaises, mais aussi l’Afrique « anglophone » : le tiers au moins des médecins formés au Ghana sont aujourd’hui aux USA, au Japon, dans les pays du Golfe persique…et il y a plus de médecins ghanéens à New York qu’à Accrah. Au Malawi, selon le ministère de la santé, une centaine d’infirmier(e)s partent chaque année vers les pays occidentaux anglo-saxons, soit autant que le pays en forme…Situation à peu près identique pour les médecins, alors que ce pays, ravagé par le sida, plafonne à 1,6 médecin et 28,8 infirmiers pour 100 000 habitants, un des taux les plus bas du globe…

Comment un pays pourrait-il se développer, vidé ainsi de sa population qualifiée, car le phénomène est aussi grave en ce qui concerne les scientifiques, économistes, juristes, etc…Comme le disait, le 5 mai 2006 dans le Monde, le chercheur J.B Meyer, l’immigration sélective prônée par la droite française et européenne est bien une spoliation qui « aboutira à saigner les pays d’Afrique et de l’Océan Indien ».

F.ARZALIER.

 

   Par les transferts notamment financiers qu’ils opèrent, les immigrés sont, de fait, des acteurs du développement de leurs pays d’origine. En 1989, le Fonds monétaire international estimait à 65 milliards de dollars les transferts officiels vers les pays d'origine, alors que l'aide publique mondiale au développement était de 46 milliards de dollars

Prenons le cas des immigrés maliens. Les transferts financiers de l'ensemble de la diaspora malienne (4 millions d'individus dont les principaux points d’immigration sont les pays limitrophes : Côte d'Ivoire, Gabon, Sénégal) sont estimés à 60 millions d'euros, soit l'équivalent du montant de l'aide au développement apportée par la France. Il est avéré que les immigrés maliens en France, dont la moyenne des salaires est de l’ordre du SMIC, envoient environ 150 euros à leur famille pour la consommation courante, et autant pour l'épargne collective et personnelle. (À titre de comparaison, le salaire minimal au Mali est de l’ordre de 35 euros.) Pour la seule région de Kayes, les transferts financiers se montent annuellement à près de 3 millions d'euros. 

En général, ces fonds transférés dans les pays d’origine en Afrique servent à aider matériellement les familles, essentiellement pour tenter de les sortir de l’exclusion totale qu’induisent les politiques libérales à travers notamment les ajustements structurels. Mais aussi à monter quelques projets d'électrification rurale, à construire des centres de santé, des salles de classe etc. Au mieux encore, à aider à mettre en œuvre des coopératives ou des petites entreprises ou quelques AGR ou « activités génératrices de revenus » etc. Ces fonds peuvent donc contribuer au processus de développement économique et humain, à des niveaux locaux. A priori et vu l’envergure relative de ces fonds (même quand ils se mutualisent), il est clair qu’ils ne peuvent pas avoir vocation à être à l’origine d’industries productives ou d’agricultures modernisées. Néanmoins, utilisés intelligemment, ces fonds peuvent contribuer à faire émerger des embryons d’économie locale, alternative et solidaire.

C’est que, en général et contrairement à certaines idées reçues, les diasporas africaines ne sont pas toujours dans des postures idéales pour pouvoir peser sur les cours politiques et économiques des pays d’origine. Les rares vrais « success stories » entrepreneuriaux dans les diasporas ne se risqueront pas vraiment à s’impliquer dans des initiatives autocentrées au pays mais lorgneront « plus naturellement » vers la rentabilité immédiate a priori, donc la prédation : il faut réaliser que, sous la mondialisation libérale actuelle tout comme aux temps des indépendances néo-coloniales ,  les marges de manœuvre pour les capitaux nationaux ou leurs embryons ou avatars restent limitatives. 

Les immigrés en Occident proviennent très majoritairement des couches les plus fragilisées des sociétés africaines dominées, entrées en crise et jugulées sur le long terme par le mécanisme de la dette. Dans un tel contexte la « fuite des cerveaux » particulièrement n’est qu’un débauchage au moindre coût par l’Occident de mains d’œuvre et compétences qualifiées et spécialisées (ingénieurs, enseignants, médecins etc.) dont les pays dominés ont payé la formation dans la perspective de disposer des ressources utiles pour se développer.

Alors, le problème politique de fond reste celui de l’extirpation des dominations extérieures qui entravent les pays d’Afrique et des inégalités structurelles internes. L’urgence de la mise en œuvre de politiques d’indépendance nationale et de progrès social à cette fin majeure est aujourd’hui devenue vitale dans les pays d’Afrique et à l’échelle du continent. L’espoir est que les forces locales de progrès parviennent à brève échéance à se mettre en ordre de mobilisation puis de bataille avec projets de société cohérents et organisations démocratiques nécessairement construits avec les populations. 

Les diasporas sont appelées à contribuer et se structurer comme soutiens extérieurs à cette dynamique participative. Plus que jamais, les organisations démocratiques d’Occident – quant à elles – sont appelées à gagner leur propre opinion publique à l’idée et la pratique que le monde est un et que les uns et les autres y sont amenés à échanger équitablement leurs ressources et leurs compétences en fonction des demandes et des besoins. Car, du point de vue de l’intérêt des peuples, le développement de l’un ne peut se faire au détriment de l’autre. Pour un internationalisme actif des peuples du Sud et de ceux du Nord en tout cas…

JEAN-CLAUDE RABEHERIFARA :